Témoignage:

Le camp de Mérignac
C'était un petit camp, entouré d'une haute palissade, de fils barbelés et de miradors. Presque rien à manger. Aucune hygiène. Pas d'infirmerie. Un camp de passage. Je n'y ai jamais vu d'Allemands. Uniquement des Français. Un soir, profitant d'une alerte aérienne, Maurice et Marcel ont essayé de s'évader. Marcel a réussi. Mais Maurice a été repris et enfermé dans la baraque aux otages. Les policiers nous ont battus pour avoir des renseignements sur Marcel. Un jour, comme je leur disais que j'étais trop jeune pour être enfermé, l'un d'eux a dit: 'De toute façon, tous les juifs seront déportés.'

Le zèle de Maurice Papon
'Maurice Papon a aussitôt envoyé à la Gestapo un avis de recherche du 'Juif Zyguel Marcel'. Pendant ce temps, au camp, nous étions séparés les uns des autres. Quand j'ai revu mon frère Maurice, c'était le jour du départ pour Drancy. J'ai demandé à être avec lui. Les gardiens nous ont menottés l'un à l'autre pendant tout le voyage. Dans mon compartiment, l'inspecteur en civil a dit : 'Si vous avez des cartes d'alimentation, vous pouvez me les donner. Vous n'en aurez plus besoin.'

L"arrivée à Drancy
'Notre père est arrivé, catastrophé. C'était épouvantable de nous retrouver ici... Le camp était immense, une vraie fourmilière. Ça circulait dans tous les sens. Les gens arrivaient, repartaient. Une agitation incroyable. Au bout de cinq jours, on a été envoyés vers Pithiviers. Là, on dormait sur de la paille. On a rapidement été couverts de puces.'

Le départ vers Auschwitz
'A la sortie de Pithiviers, les flics français fouillaient les bagages et ramassaient tout ce qui les intéressait. A la gare, on a été remis aux Allemands. Ils avaient des listes sur lesquelles ils pointaient nos noms avant de nous faire monter dans les wagons à bestiaux. Très brutalement. Mon père, mon frère et moi, nous avons été mis ensemble. Pas ma soeur. Je l'avais aperçue, de loin, à la sortie du camp. Je ne l'ai plus jamais revue.'

Le "train de la mort"
'On était une centaine. Il fallait se relayer près de deux petites fenêtres fermées avec des barbelés. Rien à manger. Un fût en métal, pour faire ses besoins, qu'on devait vider par la fenêtre. Il en tombait autant dedans que dehors... A deux ou trois reprises, les Allemands ont ouvert les portes des wagons et autorisé deux ou trois personnes à aller chercher de l'eau à l'unique robinet de la gare. Pour mille personnes... Et tout le monde n'avait pas un récipient.'

Le "camp de la mort"
'Dans une petite gare, Eichtal, les Allemands ont ordonné aux hommes valides de descendre, environ 150. Le train est reparti, avec les femmes, les vieillards et les enfants. De ce moment-là, je n'ai plus connu de l'allemand que des cris et des insultes. Ponctués par des coups. Trois ans de 'Zwangsarbeitslager' (camp de travaux forcés nazi, NDLR), avec la faim, le froid, le vent glacial... je ne sais pas comment, à mon âge, j'ai pu survivre. Mon frère et moi étions chargés, le soir, d'enterrer les camarades morts dans la journée. J'ai pris leurs cadavres nus dans mes bras. Lors de l'appel, certains ne pouvaient plus se lever. Ils savaient qu'ils allaient mourir. Ils s'accrochaient à nos pyjamas. Un jour, mon père souffrant a été envoyé dans un soi-disant 'camp sanitaire'. Par dignité, on a fait semblant d'y croire. On s'est dit 'Au revoir, à bientôt'. Mais on savait...

La "marche de la mort"
'Début 1945, les Allemands ont décidé d'évacuer le camp où nous nous trouvions: Auschwitz III. On entendait les bombardements tout proches. Ils ont distribué une boule de pain et un peu de margarine à chacun. Rien de plus pendant douze jours de marche. On n'avait pas le droit de s'écarter du rang, ni de s'arrêter, même pour faire ses besoins. Le moindre traînard était immédiatement exécuté. Chaque jour, quatre-vingts camarades mouraient. Un jour, quelqu'un m'a prévenu que mon frère ne pouvait plus se relever. Il n'en pouvait plus. Il m'a dit: 'Laisse-moi, sinon nous mourrons tous les deux.' Finalement, je ne sais comment j'ai réussi à le persuader: il s'est levé comme un automate. Et nous sommes arrivés à Buchenwald. La résistance y était bien organisée. En avril, quand les Américains sont arrivés, le camp venait d'être libéré par les armes. Nous n'avons pas tué les nazis: nous les avons remis vivants aux Alliés.'

# Posté le lundi 18 juin 2007 03:21

Modifié le mercredi 20 juin 2007 17:28

Témoignage:

Henri Bulawko:
Et nous sommes arrivés hors du monde
Henri Bulawko est âgé de vingt-cinq ans lorsqu'il est arrêté à Paris et interné à Drancy. En juillet 1943, il est déporté vers Auschwitz. Il préside aujourd'hui l'amicale des anciens de ce sinistre camp.
'Le voyage a duré trois jours. Entassés, une centaine, dans l'obscurité. C'est comme un coma de la mémoire. On ne sait pas ce qui se passe à l'extérieur, on ne voit pas les pays que l'on traverse, on ignore même la destination du convoi. Une rumeur courait, parmi nous, selon laquelle nous partions travailler dans une usine de conserves de fruits en Bavière. Nous nous y raccrochions. Les cris des enfants et les paroles de réconfort de leurs mères, les pleurs de celles qui n'ont pas de lait à donner à leurs petits... c'est surtout de cela que je me rappelle. L'eau a tout de suite manqué, nous n'avions pas de nourriture. J'ai jeté une lettre par une fente du wagon. Ma famille l'a reçue: les cheminots transmettaient les bouts de papier qu'ils trouvaient sur les voies.

'Nous sommes arrivés dans l'après-midi du troisième jour. Il pleuvait. Nous ne savions pas que nous étions en Pologne, à Birkenau. La rampe d'arrivée se trouvait, à cette époque, à deux cents ou trois cents mètres de l'entrée du camp. Ce n'est que plus tard qu'elle a été prolongée jusque derrière les grilles.

'L'arrivée c'est quelque chose d'inattendu. Comme tout le reste, d'ailleurs. Tout à coup le train s'arrête. Les portes s'ouvrent. Des petits personnages en vêtements rayés pénètrent dans les wagons, prennent nos bagages. On pourrait porter un jugement négatif sur eux, mais je n'oublie pas qu'ils nous murmuraient des conseils à l'oreille 'ne dis pas que t'es médecin, mets-toi à gauche...', ceci, cela. Ils disaient aux femmes de s'écarter de leurs enfants, car ils savaient qu'elles iraient tout de suite à la chambre à gaz. Mais quelle mère aurait pu l'accepter?

'Pendant ce temps, on nous faisait descendre à toute vitesse, on nous bousculait. En bas, il y avait le docteur Mengele, des SS en armes, des chiens qui aboyaient, des soi-disant médecins qui étaient là, avec des petites baguettes, pour organiser la sélection. Les valides à gauche, les autres à droite. Les femmes et les enfants dans des camions tout de suite.

'Tout était tellement rodé que cela n'a duré que quelques minutes. Ils travaillaient ainsi depuis des années. Nous n'avions pas le temps de descendre que, déjà, les premiers camions bâchés partaient pour les chambres à gaz. On n'en savait encore rien à cet instant. Un copain m'a même dit: 'Regarde, c'est bien, les femmes les enfants et les vieux n'auront pas à marcher. Ils les mettent dans des camions.' Après ces trois jours de voyage, nous étions hors d'état de réfléchir. Sur le millier de juifs que convoyait le train, nous sommes restés deux cents hommes.

'Ce n'est qu'une heure plus tard, au moment où on nous a passé la tondeuse et tatoués, que le mot 'chambre à gaz' est entré dans notre vocabulaire. Avec une froideur que je peux comprendre, maintenant, les prisonniers qui nous rasaient nous ont dit, en désignant une très grande cheminée qui fumait: 'Vous ne reverrez plus vos femmes et vos enfants. Ils sont passés par les Himmelkommandos. Les commandos du ciel.' Certains ont reçu un tel coup, à cette minute, qu'ils ne s'en sont jamais remis. Moi, j'étais tout seul. Je n'avais pas de famille. C'était plus facile.

'Nous étions arrivés hors du monde. Dans un univers où la brutalité est gratuite. On ne parle plus, on crie. On nous traite comme des bêtes. On nous dit: 'Tu n'as plus de nom mais un numéro.' Il y avait une volonté de nous démolir, de nous empêcher de réfléchir, d'être des hommes. Les prisonniers à qui nous avions affaire nous disaient que nous ne tiendrions pas trois mois. Trois mois, trois mois... c'était comme un chiffre magique. Et terrifiant.

'Dès les premiers jours, il y a eu des morts. Je me souviens d'un moniteur de Joinville, costaud, qui a succombé au bout d'une semaine. Beaucoup d'autres se sont effondrés très vite. Mais cela ne suscitait pas tellement d'émotion. Nous avons très vite oublié nos prénoms.

'Au bout de dix jours, on a amené les survivants sur un petit plateau d'herbe. Une douzaine de personnes, des civils et des SS, sont alors arrivées, d'énormes cigares à la bouche. Il y avait là les responsables d'une firme, IG-Farben, peut-être. Ils venaient de passer un accord avec les SS pour acheter de la main-d'oeuvre destinée à une mine de charbon et à une centrale électrique en construction. On nous a fait déshabiller. Ils sont venus tâter les bras, regarder la bouche, les yeux, comme des chevaux. Ceux qui étaient aptes ont été pris, les autres ont été ramenés au camp. On n'a jamais su ce qu'ils sont devenus. C'est comme cela que je suis parti travailler au camp de Jaworzno...

'Bien plus tard, je suis rentré gare de Lyon, à Paris. Mon frère était sur le quai, parmi la foule. Il m'a dit: 'Maman t'attend.' Et c'est comme une parenthèse, atroce, que je pouvais enfin refermer.'

Témoignage recueilli par ELISABETH FLEURY

# Posté le lundi 18 juin 2007 03:12

Modifié le mercredi 20 juin 2007 17:28

Témoignage:

Boris Bezborodko:
Sélection du 30 septembre 1944 au camp d'Auschwitz-Birkenau
C'était le 30 septembre 1944.

En quittant l'usine « Union » qui était le commando où j'ai travaillé depuis mon arrivée à Auschwitz, rien ne laissait prévoir ce qui m'attendait à mon retour au camp comme tous les jours à 19 heures.

En effet, une fois passe le portail avec son inscription « Arbeit Mach Frei », je fus saisi par le désordre qui règne au camp: toutes les lumières étaient allumées, les gens allaient dans tous les sens et il y avait une interdiction absolue de rejoindre nos blocs respectifs.

Très vite les événements se sont précipités. On nous donne l'ordre de nous déshabiller dehors sur place et d'attendre, nus, avec le ballot composant nos effets sous le bras. Au loin, j'aperçois une colonne en file indienne avançant doucement. Bientôt ce fut notre tour de défiler devant une équipe de SS dont certains étaient accompagnés de chiens et c'est à ce moment-là que j'ai une image qui traverse mon esprit et me rappelle la sélection à la descente des wagons lors de mon arrivée à Auschwitz.

J'avance et le geste de la main du SS basculant d'un côté me fait rejoindre un groupe quand le basculement de la main de l'autre côté laisse les autres partir à leur bloc, après quoi notre groupe est dirigé vers un bloc qui m'est totalement étranger. Dans ce bloc sont rentrés tous les déportes qui ont été sélectionnés. On nous donne notre soupe et les « bruits commençaient à circuler » soi-disant que la sélection était faite en vue d'un échange de déportés affaiblis contre des prisonniers de guerre allemands. Bien entendu de telles affabulations ne pouvaient pas être retenues par des déportés qui avaient un vécu de huit mois à Auschwitz. Pour nous c'était clair. Ma route s'arrêtait là. Après l'extinction des feux nous nous allongeâmes sur nos paillasses respectives. II est inutile de préciser que je n'ai pas fermé l'oeil. Dans ma tête les images de ma courte vie passée défilaient d'une manière désordonnée. Aujourd'hui une pensée qui m'a traversé l'esprit me revient: je regrettais de mourir sans réagir, alors je m'étais promis qu'à la dernière minute je devais trouver le moyen de faire payer mon assassinat aux SS. J'avais fait mes adieux à tous ceux qui m'étaient chers. J'ai peut-être dormi une heure, terrassé par la fatigue à la fin de la nuit.

Le matin on nous donne notre brouet habituel et nous attendons. Au milieu de la matinée un ordre retentit dans le bloc: « Pour tous ceux du commando "Union", rassemblement ». À ce moment, je croyais que j'étais sauvé... c'était, hélas, ne pas compter avec l'acharnement destructeur des SS. Je me mets dans les rangs et j'arrive à l'usine. Là, on nous fait rejoindre le département où chacun de nous travaillait et les contremaîtres, affectés spéciaux SS, devaient choisir ceux qui étaient indispensables à la production des détonateurs AZ. C'est à ce moment que mon sort bascula et la chance me sourit. À la Schlosserei (atelier d'outillage) où je travaillais, j'avais un ami qui était graveur. Son métier lui permit d'avoir des « rapports » spéciaux avec le contremaître de cette Schlosserei, car celui-ci lui portait des bijoux à graver (bijoux arrachés aux déportés à leur arrivée au camp). C'est ainsi qu'il lui a demandé de me sortir des rangs et j'ai regagné mon poste de travail.

Je ne veux pas finir mon histoire sans rapporter ce dont l'homme est capable. Ceux qui n'étaient pas retenus par les contremaîtres ont été rassemblés et sont retournés immédiatement au camp. J'avoue n'avoir été rassuré d'avoir échappé à la chambre à gaz qu'une fois la porte de l'usine refermée derrière eux.

Mes camarades de l'équipe de nuit m'ont appris que le lendemain les sélectionnés ont été emmenés en camion par des SS armés vers la chambre à gaz. Il était 5 heures du soir.

Boris Bezborodko
Matricule 173246

# Posté le lundi 18 juin 2007 03:04

Modifié le mercredi 20 juin 2007 17:29

Nuremberg!

Nuremberg!
Les accusés :
Premier rang, de gauche à droite : Hermann Göring , Rudolf Hess , Joachim von Ribbentrop , Wilhelm Keitel , Ernst Kaltenbrunner , Alfred Rosenberg , Hans Frank , Wilhelm Frick , Julius Streicher , Walther Funk , Hjalmar Schacht .
Deuxième rang, de gauche à droite : Karl Dönitz , Erich Raeder , Baldur von Schirach , Fritz Sauckel , Alfred Jodl , Franz von Papen , Arthur Seyss-Inquart , Albert Speer , Konstantin van Neurath , Hans Fritzsche .

# Posté le lundi 18 juin 2007 02:59

Témoignage:

Marie-Claude Vaillant-Couturier:
Témoin au procès de Nuremberg:
Déportée dans ce camp en janvier 1943 avec 230 autres Françaises - dont seulement 43 revinrent -, Marie-Claude Vaillant-Couturier témoigna au procès de Nuremberg face à ses anciens bourreaux. C'était le 28 janvier 1946. Extraits d'un document d'Histoire.

'Nous sommes arrivées à Auschwitz au petit jour. On a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse pour nous conduire au camp de Birkenau, qui est une dépendance d'Auschwitz, dans une immense plaine, qui au mois de janvier était glacée. Nous avons fait le trajet en tirant nos bagages. Nous sentions tellement qu'il y avait peu de chance d'en ressortir - car nous avions déjà rencontré les colonnes squelettiques qui se dirigeaient au travail - qu'en passant par le porche, nous avons chanté 'la Marseillaise' pour nous donner du courage. On nous a conduites dans une grande baraque, puis à la désinfection. Là, on nous a rasé la tête et on nous a tatoué sur l'avant-bras gauche le numéro de matricule. Ensuite, on nous a mises dans une grande pièce pour prendre un bain de vapeur et une douche glacée. Tout cela se passait en présence des SS, hommes et femmes, bien que nous soyons nues. Après, on nous a remis des vêtements souillés et déchirés, une robe de coton et une jaquette pareille. Comme ces opérations avaient pris plusieurs heures, nous voyons, des fenêtres du bloc où nous nous trouvions, le camp des hommes, et vers le soir, un orchestre s'est installé. Comme il neigeait, nous nous demandions pourquoi on faisait de la musique. A ce moment-là, les commandos de travail d'hommes sont rentrés. Derrière chaque commando, il y avait des hommes qui portaient des morts. Comme ils pouvaient à peine se traîner eux-mêmes, ils étaient relevés à coups de crosse ou à coups de botte, chaque fois qu'ils s'affaissaient.

Après cela, nous avons été conduites dans le bloc où nous devions habiter. Il n'y avait pas de lit, mais les bat-flanc de 2 mètres sur 2 mètres, où nous étions couchées à neuf, sans paillasse et sans couverture la première nuit. Nous sommes demeurées dans des blocs de ce genre pendant plusieurs mois. Pendant toute la nuit, on ne pouvait pas dormir, parce que chaque fois que l'une des neuf se dérangeait - et comme elles étaient toutes malades, c'était sans arrêt - elle dérangeait toute la rangée.

A 3 heures et demie du matin, les hurlements des surveillantes nous réveillaient, et, à coups de gourdin, on était chassé de son grabat pour partir à l'appel. Rien au monde ne pouvait dispenser de l'appel, même les mourantes devaient y être traînées. Là, nous restions en rangs par cinq jusqu'à ce que le jour se lève, c'est-à-dire 7 ou 8 heures du matin en hiver, et lorsqu'il avait du brouillard, quelquefois, jusqu'à midi. Puis, les commandos s'ébranlaient pour partir travailler.'

M. Dubost, procureur général adjoint: - Je vous demande pardon, pouvez-vous décrire les scènes de l'appel?

Mme Vaillant-Couturier: 'Pour l'appel, on était mis en rangs, par cinq, puis nous attendions jusqu'au jour que les Aufseherinnen, c'est-à-dire les surveillantes allemandes en uniforme, viennent nous compter. Elles avaient des gourdins et elles distribuaient, au petit bonheur la chance, comme ça tombait, durant l'appel. Nous avons une compagne, Germaine Renaud, institutrice à Azay-le-Rideau en France, qui a eu le crâne fendu devant mes yeux par un coup de gourdin, durant l'appel (...). Il m'est même arrivé de voir une femme déchirée et mourir sous mes yeux, alors que le SS Tauber excitait son chien contre elle et ricanait à ce spectacle.

Les causes de mortalité étaient extrêmement nombreuses. Il y avait d'abord le manque d'hygiène total. Lorsque nous sommes arrivées à Auschwitz, pour 12.000 détenues, il y avait un seul robinet d'eau non potable, qui coulait par intermittence. Comme ce robinet était dans les lavabos allemands, on ne pouvait y accéder qu'en passant par une garde de détenues allemandes de droit commun, qui nous battaient effroyablement. Il était donc presque impossible de se laver ou de laver son linge. Nous sommes restées pendant plus de trois mois sans jamais changer de linge; quand il y avait de la neige, nous en faisions fondre pour pouvoir nous laver. Plus tard, au printemps, quand nous allions au travail, dans la même flaque d'eau sur le bord de la route, nous buvions, nous lavions notre chemise ou notre culotte (...).'

- Voulez-vous préciser en quoi consistait l'un des appels du début du mois de février?

'Il y a eu le 5 février ce qu'on appelait un appel général.'

- Le 5 février de quelle année?

'1943. A 3 heures et demie, tout le camp...'

- Le matin?

'Le matin. A 3 heures et demie, tout le camp a été réveillé et envoyé dans la plaine, alors que d'habitude l'appel se faisait à 3 heures et demie, mais à l'intérieur du camp. Nous sommes restées dans cette plaine, devant le camp, jusqu'à 5 heures du soir, sous la neige, sans recevoir de nourriture, puis, lorsque le signal a été donné, nous devions passer la porte une à une, et l'on donnait un coup de gourdin dans le dos à chaque détenue, en passant, pour la faire courir. Celle qui ne pouvait pas courir, parce qu'elle était trop vieille ou trop malade, était happée par un crochet et conduite au bloc 25, le bloc d'attente pour les gaz (...). Lorsque toutes les détenues furent entrées dans le camp, une colonne, dont je faisais partie, a été formée pour aller relever dans la plaine les mortes qui jonchaient le sol comme sur un champ de bataille. Nous avons transporté dans la cour du bloc 25 les mortes et les mourantes, sans faire de distinction; elles sont restées entassées ainsi (...).

La mortalité dans ce bloc était encore plus effroyable qu'ailleurs, car, comme c'étaient des condamnées à mort, on ne leur donnait à manger et à boire que s'il restait des bidons à la cuisine, c'est-à-dire que souvent elles restaient plusieurs jours sans une goutte d'eau.

Un jour, une de nos camarades, Annette Epaux, une belle jeune femme de trente ans, passant devant le bloc, eut pitié de ces femmes qui criaient du matin au soir, dans toutes les langues: 'A boire, à boire, à boire, de l'eau!'. Elle est entrée dans notre bloc chercher un peu de tisane mais, au moment où elle la passait par le grillage de la fenêtre, la Aufseherin l'a vue, l'a prise par le collet et l'a jetée au bloc 25.

Toute ma vie, je me souviendrai d'Annette Epaux. Deux jours après, montée sur le camion qui se dirigeait à la chambre à gaz, elle tenait contre elle une autre Française, la vieille Line Porcher, et au moment où le camion s'est ébranlé, elle nous a crié: 'Pensez à mon petit garçon, si vous rentrez en France.' Puis elles se sont mises à chanter 'la Marseillaise'.

Dans le bloc 25, dans la cour, on voyait les rats, gros comme des chats, courir et ronger les cadavres et même s'attaquer aux mourantes, qui n'avaient plus la force de s'en débarrasser (...).'

- Que faisait-on aux internées qui se présentaient à l'appel sans chaussures?

'Les internées juives qui allaient à l'appel sans chaussures étaient immédiatement conduites au bloc 25.'

- On les gazait donc?

'On les gazait pour n'importe quoi. Leur situation, du reste, était absolument effroyable. Alors que nous étions entassées à 800 dans des blocs et que nous pouvions à peine nous remuer, elles étaient dans des blocs de dimensions semblables, à 1.500, c'est-à-dire qu'un grand nombre ne pouvait pas dormir la nuit, ou même s'étendre.'

- Voulez-vous préciser ce qu'était le Revier dans le camp?

'Le Revier était les blocs où l'on mettait les malades. On ne peut pas donner le nom d'hôpital, car cela ne correspond pas du tout à l'idée qu'on se fait d'un hôpital. Pour y aller, il fallait d'abord obtenir l'autorisation du chef de bloc, qui la donnait très rarement. Quand, enfin, on l'avait obtenue, on était conduits en colonne devant l'infirmerie où, par tous les temps, qu'il neige ou qu'il pleuve, même avec 40ø de fièvre, on devait attendre plusieurs heures, en faisant la queue, pour être admise. Il arrivait fréquemment que les malades meurent dehors, devant la porte de l'infirmerie, avant d'avoir pu y pénétrer. Du reste, même de faire la queue devant l'infirmerie était dangereux car, lorsque cette queue était trop grande, le SS passait, ramassait toutes les femmes qui attendaient et les conduisait directement au bloc 25.'

- C'est-à-dire la chambre à gaz?

'C'est-à-dire la chambre à gaz. C'est pourquoi, très souvent, les femmes préféraient ne pas se présenter au Revier, et elles mouraient au travail ou à l'appel. Après l'appel du soir, en hiver, quotidiennement, on relevait des mortes qui avaient roulé dans les fossés (...). Une de mes compagnes, Marguerite Corringer, me racontait que, pendant son typhus, elle ne pouvait pas dormir toute la nuit à cause des poux; elle passait sa nuit à secouer sa couverture sur un papier, à vider les poux dans un récipient auprès de son lit, et ainsi pendant des heures.

Il n'y avait pour ainsi dire pas de médicaments; on laissait donc les malades couchées, sans soins, sans hygiène, sans les laver. On laissait les mortes pendant plusieurs heures couchées avec les malades, puis quand enfin on s'apercevait de leur présence, on les balançait simplement hors du lit et on les conduisait devant le bloc. Là, la colonne de porteuses de mortes venait les chercher sur de petits brancards, d'où la tête et les jambes pendaient. Du matin au soir, les porteuses de mortes faisaient le trajet entre le Revier et la morgue. Pendant les hivers 1943 et 1944, les brancards ont été remplacés par des chariots, car il y avait trop de mortes (...).'

- Le Revier était-il ouvert à toutes les internées?

'Non, quand nous sommes arrivées, les juives n'avaient pas le droit d'y aller, elles étaient directement conduites à la chambre à gaz.'

- Voulez-vous parler de la désinfection des blocs, s'il vous plaît?

'De temps en temps, étant donné les tas de saletés qui occasionnaient des poux et, par conséquent, tant d'épidémies, on désinfectait les blocs en les gazant, mais ces désinfections causaient également un très grand nombre de morts parce que, pendant qu'on gazait le bloc, les prisonnières étaient conduites aux douches, puis on leur retirait leurs vêtements, qu'on passait à l'étuve. On les laissait toutes nues dehors attendre que les vêtements ressortent de l'étuve et on les redonnait mouillés. On envoyait même les malades, quand elles pouvaient se tenir sur leurs jambes, aux douches. Il est évident qu'un très grand nombre mouraient en cours de route. Celles qui ne pouvaient pas bouger étaient lavées toutes dans la même baignoire pendant la désinfection.'

- Comment étiez-vous nourries?

'Nous recevions 200 grammes de pain, trois quarts de litre ou un demi-litre - suivant les cas - de soupe de rutabaga et quelques grammes de margarine ou une rondelle de saucisson le soir (...).'

- Voulez-vous parler des expériences si vous en avez été témoin?

'En ce qui concerne les expériences, j'ai vu dans le Revier, car j'étais employée au Revier, la file des jeunes juives de Salonique qui attendaient, devant la salle des rayons, pour la stérilisation. Je sais, par ailleurs, qu'on opérait également par castration dans le camp des hommes. En ce qui concerne les expériences faites sur des femmes, je suis au courant parce que mon amie, la doctoresse Hadé Hautval, de Montbéliard, qui est rentrée en France, a travaillé pendant plusieurs mois dans ce bloc pour soigner les malades, mais elle a toujours refusé de participer aux expériences. On stérilisait les femmes, soit par piqûres, soit par opérations, ou également avec des rayons. J'ai vu et connu plusieurs femmes qui avaient été stérilisées. Il y avait parmi les opérées une forte mortalité. Quatorze juives de France qui avaient refusé de se laisser stériliser ont été envoyées dans un commando de Starfarbeit, c'est-à-dire punition de travail (...)'

- Au Revier, avez-vous vu des femmes enceintes?

'Oui. Les femmes juives, quand elles arrivaient enceintes de peu de mois, on les faisait avorter. Quand la grossesse était près de la fin, après l'accouchement, on noyait les bébés dans un seau d'eau. Je sais cela parce que je travaillais au Revier, et que la préposée à ce travail était une sage-femme allemande, détenue de droit commun pour avoir pratiqué des avortements (...)'

- Comment se comportaient les SS à l'égard des femmes? Et les femmes SS?

'Il y avait à Auschwitz une maison de tolérance pour les SS et également pour les détenus, fonctionnaires hommes, qu'on appelait des 'Kapo'. D'autre part, quand les SS avaient besoin de domestiques, ils venaient accompagnés de la Oberaufseherin, c'est-à-dire la commandante femme du camp, choisir pendant la désinfection, et ils désignaient une petite jeune fille que la Oberaufseherin faisait sortir des rangs. Ils la scrutaient, faisaient des plaisanteries sur son physique et, si elle était jolie et leur plaisait, ils l'engageaient comme bonne avec le consentement de la Oberaufsherin qui leur disait qu'elle devait une obéissance absolue, quoi qu'ils lui demandent.'

- Etes-vous témoin direct de la sélection à l'arrivée des convois?

'Oui, parce que, quand nous avons travaillé au bloc de la couture en 1944, notre bloc où nous habitions était en face de l'arrivée du train. Nous voyions donc les wagons déplombés, les soldats sortir les hommes, les femmes, les enfants des wagons, et on assistait aux scènes déchirantes des vieux couples se séparant, des mères étaient obligées d'abandonner leurs jeunes filles, puisqu'elles entraient dans le camp, tandis que les mères et les enfants étaient dirigés vers la chambre à gaz. Tous ces gens ignoraient le sort qui leur était réservé. Ils étaient seulement désemparés parce qu'on les séparait les uns des autres, mais ils ignoraient qu'ils allaient à la mort.

Pour rendre l'accueil plus agréable, à cette époque, c'est-à-dire en juin, juillet 1944, un orchestre composé de détenues, toutes jeunes et jolies, habillées de petites blouses blanches et jupes bleu marine, jouait pendant la sélection à l'arrivée des trains des airs gais comme 'la Veuve joyeuse', 'la Barcarolle' des 'Contes d'Hoffmann', etc. Alors, on leur disait que c'était un camp de travail et comme ils n'entraient pas dans le camp, ils ne voyaient que la petite plate-forme entourée où se trouvait l'orchestre. Evidemment, ils ne pouvaient pas se rendre compte de ce qui les attendait.

Ceux qui étaient sélectionnés pour le gaz, c'est-à-dire les vieillards, les enfants et les mères, étaient conduits dans un bâtiment en brique rouge (...) qui portait les lettres 'Bad', c'est-à-dire 'bains'. Là, au début, on les faisait se déshabiller, et on leur donnait une serviette de toilette avant de les faire entrer dans la soi-disant salle de douches. Par la suite, à l'époque des grands transports de Hongrie, on n'avait plus le temps de jouer ou de simuler. On les déshabillait brutalement et je sais ces détails car j'ai connu une petite juive de France, qui habitait avec sa famille place de la République (...)

Lorsque je l'ai connue, elle était employée pour déshabiller les bébés avant la chambre à gaz. On faisait pénétrer les gens, une fois déshabillés, dans une pièce qui ressemblait à une salle de douches, et par un orifice dans le plafond on lançait les capsules de gaz. Un SS regardait par un hublot l'effet produit. Au bout de cinq à sept minutes, lorsque le gaz avait fait son oeuvre, il donnait le signal pour qu'on ouvre les portes. Des hommes avec des masques à gaz - ces hommes étaient des détenus - pénétraient dans la salle et retiraient les corps. Ils nous racontaient que les détenus devaient souffrir avant de mourir, car ils étaient agrippés les uns aux autres en grappes et on avait beaucoup de mal à les séparer. Après cela, une équipe passait pour arracher les dents en or et les dentiers. Et, encore une fois, quand les corps étaient réduits en cendres, on passait encore au tamis pour essayer de récupérer l'or.

Il y avait à Auschwitz huit fours crématoires. Mais à partir de 1944, ce n'était pas suffisant. Les SS ont fait creuser par les détenus de grandes fosses dans lesquelles ils mettaient des branchages arrosés d'essence qu'ils enflammaient. Ils jetaient les corps dans ces fosses (...). Une nuit, nous avons été réveillés par des cris effroyables. Nous avons appris le lendemain matin, par les hommes qui travaillaient au Sonderkommando (le commando des gaz), que la veille, n'ayant pas assez de gaz, ils avaient jeté les enfants vivants dans les fournaises (...).'

# Posté le lundi 18 juin 2007 02:56